Lundi 27 avril 2020

COVID-19 : Des lunettes thermiques pour mesurer votre température corporelle

Si votre température est suspecte, vous serez priés de rentrer chez vous !

1erOctobre 2020, Ville de San Francisco, Californie :

Rebecca vient de finir son jogging matinal. Il fait encore très chaud. Après avoir pris une douche rapide, elle court encore pour arriver à l’heure à son travail, malgré le masque qu’elle porte.Elle pénètre dans le hall majestueux de la grande banque US qui l’emploie.

Au moment de passer le portique de sécurité, elle entend prononcer son nom. « Mrs Wilder, s’il vous plait, venez par ici». Elle se tourne légèrement sur la droite et distingue, à 3m d’elle, un des gardes de sécurité qui lui fait signe. Il porte d’étranges lunettes noires, massives, équipées d’une petite caméra sur le côté.  « Votre température corporelle est de 100,04 F (degrés Fahrenheit, soit 37,8° Celsius). Vous avez de la fièvre, vous devez rentrer chez vous. Vous ne pourrez revenir que dans 14 jours, après avoir subi un test Covid-19. Gardez votre masque. Vous êtes désormais enregistrée dans le fichier des potentiels porteurs du virus. Partez immédiatement et restez chez vous ! »

Rebecca essaye d’expliquer qu’elle vient de courir, que dans 1 heure sa température aura baissé, qu’elle n’est pas malade. Rien n’y fait. D’autres gardes s’approchent prêts à toute éventualité. Rebecca s’en va. Au moment de monter dans le bus qui doit la ramener chez elle, une sonnerie se déclenche, un voyant rouge clignote à côté du chauffeur. Immédiatement celui-ci lui interdit de monter à bord. « Vous êtes potentiellement contaminée, vous devez prendre un taxi sécurisé. Faites le 3500, il vous amènera chez vous. ». Rebecca se sent impuissante, sait que sa colère ne servira à rien et s’écarte du car. Avant d’appeler le taxi, elle se dirige vers le magasin d’alimentation tout proche. Quand elle veut prendre son chariot, le préposé en uniforme chargé d’organiser la file d’attente lui intime un non ferme. « Vous devez rentrer chez vous et vous faire livrer. Partez ou je préviens la police. ».

Des larmes d’impuissance lui montent aux yeux. Rebecca sort son smartphone pour appeler le taxi. Sur l’écran, un message défile à côté d’une icône Jaune clignotante. « Vous appartenez désormais à la catégorie 2, potentiellement contaminée par le covid-19. Vous devrez garder votre téléphone en permanence sur vous et le montrer à chaque réquisition des forces de l’ordre. L’amende en cas d’infraction est de 1500 $ la première fois, 5000 $ et 14 jours de confinement sanitaire forcé en établissement en cas de récidive. Appuyez sur OK pour fermer ce message. ».

Rebecca pleure en silence, perdue. Elle appelle le taxi sanitaire. Il arrive 3mn après. En masque, combinaison et gants bleu-vert, le chauffeur lui indique l’arrière de son véhicule, séparé de l’avant par une paroi en plexiglas transparente. «Énoncez votre nom ». La voix synthétique prononce alors l’adresse de Rebecca « Old Palo Alto, 50 Tasso street. ». Le téléphone de Rebecca vibre, l’application de paiement attend la confirmation du règlement de 120 $ pour le trajet. Rebecca valide. La voiture démarre. 25 minutes plus tard, elle arrive devant son portail. Un autocollant officiel, rouge vif, est déjà posé sur sa boite aux lettres. « Potential Covid-19. Cont from 2020/10/01 to 2020/10/15 ».

Tel un robot, Rebecca rentre chez elle.

 

Le texte ci-dessus n’est pas de la science-fiction, il est déjà possible, maintenant. Une startup chinoise, Rokid, commercialise, depuis 2 mois, des lunettes thermiques connectées, capable d’analyser la température corporelles de 100 personnes à la minute dans un rayon de 3m. Elle a son siège à Hangzhou, dans la province du Zhejiang. Les services officiels chinois de la ville utilisent cette technologie. Ils ont été d’ailleurs été en pointe dans la lutte contre le Covid-19. Les nombres de malades et de décès ont été très bas dans cette ville de 10 millions d’habitants. Toutes les mesures restrictives ont été prises. (Traçage des malades et des positifs à l’aide d’applications smartphone, fermeture des frontières de la région, confinement maximum, rapatriement des travailleurs immigrés dans leur province d’origine, cours à distance, télétravail, détection des températures corporelles…). Il y a peu de temps, la startup Rokid a ouvert un bureau en Californie. Elle prospecte les entreprises, les hôpitaux, les agences de sécurité. À titre d’exemple, le vendeur e-commerce de produits frais asiatiques WEEE! a reconnu évaluer l’utilisation de ces lunettes sur ces employés.

En conclusion, le traçage des malades et des personnes testées positives au covid-19 soulève de façon très prenante la question de la diffusion des données personnelles, y compris sanitaires, de la population. Cette problématique n’existe pas en Chine ou en Russie, et peu dans d’autres pays asiatiques comme Taiwan, la Corée du sud ou le Japon. Elle soulève par contre beaucoup de d’interrogations, voire une opposition forte dans les pays occidentaux, en Europe, et dans certains états américains. La crainte exprimée est celle de savoir quelles données seront collectées, de leur usage, de leur conservation et de qui y aura accès, surtout après la crise du Covid-19. En France, la CNIL conditionne la diffusion de l’application StopCovid au renforcement de la protection des données et à l’évaluation régulière de son utilité.  Jacques Toubon, Défenseur des droits, a publiquement demandé à ce que les données collectées disparaissent ensuite. Il craint qu’elles n’aboutissent, sinon, à un fichage discriminatoire, pour les embauches par exemple. Le débat entre la sécurité des personnes et le maintien des libertés individuelles existait déjà, particulièrement depuis les attentats du 11 septembre ou de Charlie Hebdo. Il vient de s’élargir à la sureté sanitaire. Pour info, la loi concernant la diffusion et les conditions d’utilisation de l’application de traçage numérique StopCovid est présentée demain mardi 28 avril devant les députés de l’Assemblée Nationale.