Patrick Bruel à Erbalunga : "Nous ne voulons pas de ça chez nous"
Parmi eux, le collectif Collages Féminicides Corse, accompagné des Colleuses de Balagne, des Colleuses d’Ajaccio et des Colleuses du Sartenais, appelle à une remise en question de la présence du chanteur dans le cadre du festival.
Interrogée par Stampa Paese, une membre du collectif a détaillé les raisons de cette mobilisation, tout en affirmant que leur démarche ne vise pas à fragiliser le festival lui-même.
« Ce n’est pas une guerre contre le festival »
Dès le début de l’entretien, la représentante du collectif a tenu à clarifier la position des militantes.
« Ce n’est pas contre ce festival qu’on prend position », explique-t-elle.
Selon elle, l’action menée à Erbalunga vise avant tout à sensibiliser le public aux accusations relayées dans la presse et à ouvrir un débat sur la responsabilité des organisateurs lorsqu’ils invitent des personnalités faisant l’objet de telles accusations.
« C’était aussi pour expliquer aux gens ce qui se passait. La culture féministe que nous avons n’est pas forcément celle de tout le monde. Il fallait aussi sensibiliser les habitants. »
La militante reconnaît également les contraintes auxquelles peuvent être confrontés les organisateurs.
« On comprend bien qu’ils puissent avoir les poings liés », affirme-t-elle, évoquant notamment les conséquences financières qu’une annulation pourrait entraîner pour un événement culturel de cette ampleur.
Une mobilisation qui dépasse le cadre de la Corse
Si la venue de Patrick Bruel à Erbalunga constitue aujourd’hui le point de cristallisation du débat sur l’île, le collectif rappelle que la contestation dépasse largement le seul cadre du festival corse.
Une pétition circule actuellement pour demander l’annulation de l’ensemble de la tournée de l’artiste, dont plusieurs dates sont prévues en France, en Belgique, en Suisse, au Canada et en Corse jusqu’à la fin de l’année 2026.
Pour les militantes, la question n’est donc pas uniquement celle du concert d’Erbalunga, mais plus largement celle de la place accordée à certaines personnalités publiques lorsque des accusations graves sont rendues publiques.
La question de la présomption d’innocence
Au cours de l’entretien, la question de la présomption d’innocence a naturellement été abordée.
« La présomption d’innocence est un principe judiciaire », estime la représentante du collectif. « Nous, en tant que citoyens et citoyennes, nous avons le droit d’avoir un avis. »
Une position qui reflète celle défendue par les militantes, tout en rappelant que Patrick Bruel conteste les accusations portées contre lui et qu’aucune condamnation n’a été prononcée à ce jour.
La membre du collectif estime également que le débat public ne devrait pas se limiter à la seule dimension judiciaire.
« Quand une femme parle, on lui répond souvent qu’elle ment. Quand elles sont deux, trois ou cinq, on continue parfois à les mettre en doute. À quel moment décide-t-on d’écouter ? », interroge-t-elle.
« Nous ne convaincrons pas tout le monde »
Interrogée sur les nombreux fans qui continuent d’apporter leur soutien à Patrick Bruel et qui pourraient assister à son concert malgré la polémique, la militante se montre lucide.
« Je pense qu’on ne réussira pas à faire changer d’avis cent pour cent des personnes. »
Elle explique toutefois souhaiter que chacun puisse prendre sa décision en ayant connaissance de l’ensemble des éléments du dossier.
« Ce qui compte, c’est que les gens y aillent en conscience. »
Une demande concrète adressée aux organisateurs
Parmi les propositions avancées durant l’entretien, une demande particulière a été formulée à l’attention des organisateurs du festival.
« Au moins, ne mettez pas des femmes bénévoles autour de lui », affirme la représentante du collectif.
Selon elle, si le concert devait être maintenu, les organisateurs devraient prendre toutes les précautions qu’ils jugent nécessaires pour assurer la sécurité et la sérénité des personnes mobilisées autour de l’événement.
Une déclaration qui illustre la préoccupation centrale du collectif : la protection des femmes.
« Comment éviter que cela se reproduise ? »
Au-delà du cas Patrick Bruel, la militante insiste surtout sur la nécessité de réfléchir aux outils dont pourraient disposer les organisateurs de festivals à l’avenir.
Pour elle, la véritable question concerne désormais les prochaines éditions.
« Mon message au festival, c’est aussi : comment fait-on pour que l’année prochaine cela n’arrive pas ? »
Le collectif évoque notamment la possibilité d’intégrer des clauses spécifiques dans les contrats des artistes afin de permettre aux organisateurs de se prémunir contre certaines situations particulièrement sensibles.
L’idée serait de prévoir des dispositifs permettant de réagir plus facilement lorsque des accusations graves émergent avant la tenue d’un événement.
« J’attends beaucoup du festival pour l’année prochaine », explique-t-elle.
Un débat qui touche aussi à la Corse
L’entretien a également permis d’aborder une dimension plus locale du dossier.
La représentante du collectif rappelle que certaines accusations visant Patrick Bruel étaient déjà évoquées publiquement depuis plusieurs années.
Elle souligne également que l’une des premières femmes ayant témoigné publiquement dans cette affaire était une masseuse sportive corse.
Pour elle, cette situation soulève une interrogation plus large.
« J’entends souvent parler de protection des femmes en Corse. Mais pourquoi écouter davantage une célébrité que des femmes corses qui s’expriment sur ce sujet ? »
Une réflexion qui dépasse le cadre du concert d’Erbalunga et renvoie à la place accordée à la parole des femmes dans le débat public.
La parole des victimes au cœur du débat
Enfin, la militante s’est interrogée sur la manière dont certaines affaires prennent de l’ampleur médiatique plusieurs années après les premiers témoignages.
Selon elle, les réactions récentes de personnalités publiques ne sont pas nécessairement surprenantes.
Elle estime que les victimes sont souvent peu entendues lorsqu’elles parlent seules et que la prise de parole collective joue un rôle important dans la reconnaissance de certaines situations.
« Dans beaucoup de combats militants, il faut une première personne qui parle, puis une deuxième, puis une troisième. C’est souvent comme cela que les choses avancent. »
Pour le collectif, cette mobilisation s’inscrit donc dans un mouvement plus large visant à encourager la libération de la parole et à questionner les mécanismes qui permettent encore, selon ses membres, à certaines personnalités de conserver une forme d’impunité.
D’autres actions à venir ?
Concernant la suite de la mobilisation, aucune décision définitive n’a encore été prise.
Le collectif n’exclut toutefois pas de nouvelles actions si le concert est maintenu.
« Je ne veux plus que les hommes aient l’impunité. Je ne veux plus qu’ils aient le confort de nos silences », affirme la représentante du collectif.
Pour l’heure, le Festival de Musique d’Erbalunga maintient la venue de Patrick Bruel, programmée le 11 juillet prochain à 21h30 au Théâtre de Verdure d’Erbalunga.
La rédaction de Stampa Paese sollicitera également les organisateurs du festival afin de recueillir leur position sur cette polémique et permettre à chacune des parties concernées de s’exprimer.