Mercredi 22 avril 2020

SCANDOLA : La secousse médiatique du Conseil de l’Europe.

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Combien de temps la Réserve de Scandola sera-t-elle encore protégée?
Depuis quelques jours en Corse, notamment sur les réseaux sociaux, enfle la rumeur de la perte du Diplôme Européen des Espaces Protégés, attribué en 1985 à la réserve de Scandola. En prenant un peu de distance vis à vis de cette pression instantanée, les informations précises se trouvent facilement sur Internet, sur les sites du Conseil de l’Europe et de l’Unesco.

Dans les faits, le diplôme de Scandola n’est pas encore perdu, mais il peut l’être dès la fin de cette année 2020. Il concerne uniquement le périmètre de la réserve naturelle protégée de Scandola, géré par le Parc Naturel Régional de la Corse et l’Office de l’Environnement de la Corse. Il n’impacte pas le site beaucoup plus étendu de l’espace « Patrimoine Mondial de l’UNESCO, golfe de Porto, calanche de Piana, golfe de Girolata, réserve de Scandola ».

Depuis 1966, le Conseil de l’Europe a attribué ce diplôme européen des espaces protégés à 75 sites naturels remarquables. Il est d’abord valable 5 ans, puis est renouvelé par période de 10 ans, à chaque fois après une expertise indépendante.

La réserve naturelle de Scandola a obtenu ce diplôme en 1985, il a été renouvelé en 1990, 2000 et 2010. Dans le cadre du renouvellement prévu en 2020, l’expert indépendant, Olivier Biber, a réalisé son étude en juillet 2018. Son rapport a été présenté en décembre 2019 au comité de gestion du Conseil de l’Europe. Dans ce document très clair, Monsieur Biber rédige sa conclusion sous la forme d’une condition en 3 volets, à appliquer dès le début 2020, et à en présenter les résultats à la fin de l’année :

  • Présenter l’analyse stratégique, le diagnostic et les objectifs de l’agrandissement prévu de la réserve actuelle.
  • Cet agrandissement doit être en place avec sa règlementation et ses moyens de contrôle fin janvier 2020.
  • Entre temps, le gestionnaire et ses appuis extérieurs veillent à empêcher toute atteinte supplémentaire à l’écosystème de la réserve, sa faune et sa flore. Sans oublier d’envoyer le rapport annuel…

Il s’agit d’un message fort, et qui plus est public. Mais il n’est pas surprenant, et ce pour plusieurs raisons. Lors de chaque renouvellement du diplôme, les différents rapports relevaient toujours les mêmes points problématiques sur la protection de la réserve :

  • Accroissement exponentiel du trafic maritime dans la réserve. Les vedettes de passagers, les innombrables bateaux de plaisances, très souvent loués, s’approchaient trop près et trop bruyamment des nids de balbuzards. Leur taux de reproduction s’effondrait.
  • Les préconisations de contrôle de ce trafic, de l’établissement de zones interdites, et de distances minimales de la côte n’étaient pas mises en place.
  • L’interdiction du mouillage dans l’herbier de posidonies d’Elbu, abimé, était demandée, ainsi que l’interdiction des accostages, notamment sur les « trottoirs de Lithophyllum », les plus grands d’Europe (algue calcaire protégée).

Pour confirmer cela, le rapport d’activité de la réserve pour l’année 2018, envoyé par le PNRC, montre, très honnêtement d’ailleurs, les dégâts quasi irrémédiables subis par la faune et la flore de la réserve. Certains sont imputables au changement climatique (la montée des eaux), d’autres à des maladies (la disparition des nacres), mais aussi à cette sur-fréquentation maritime (le nombre des poussins balbuzard est en forte baisse, il a été constaté un effondrement de 60% de la biomasse des poissons, il y est relevé la mort de trottoirs de Lithophyllum). Ce rapport montre, également, l’extrême difficulté de la tâche du personnel de la réserve. Avec des moyens et des effectifs réduits, ils ont dû subir des pressions physiques et des menaces inacceptables de la part de certains professionnels. Tout cela est intolérable pour l’expert, et probablement pour le Conseil de l’Europe.

Or ce diplôme porte bien son nom, il faut le passer et le repasser régulièrement. Il faut montrer, continuellement, que l’on respecte ses critères et objectifs. Manifestement, l’état actuel de l’écosystème de la réserve pose la question de l’utilité même de cette dernière. L’incapacité des autorités compétentes à contrôler le flux des bateaux de toutes tailles dans la réserve, aussi près du bord, à des vitesses souvent excessives, a conduit l’expert mandaté à poser cet ultimatum. Il savait que cela ferait du bruit. C’est d’ailleurs, explicitement, un des moyens de pression qu’utilise le Conseil de l’Europe pour faire respecter ses critères de protection. Un seul site a été sanctionné de la sorte en 60 ans : Le Parc des Pyrénées. On y avait laissé construire de façon anarchique. 2 autres sites ont vu leur renouvellement suspendu en attendant la réalisation des préconisations demandées. On ne badine pas avec les principes, au Conseil de l’Europe, c’est clair, professionnel. C’est la garantie de la valeur de leur diplôme.

La réponse des gestionnaires de la réserve, le PNRC et l’OEC se trouve dans ce communiqué du 21 avril. Ils indiquent avoir pris en 2019 des décisions en cours d’application : augmentation du budget 2020, réunion du nouveau conseil scientifique, orientations urgentes de protection des balbuzards appliquées par les bateliers. Les gestionnaires demandent du temps pour continuer leur travail de remise à plat et de concertation avec tous les acteurs. Il n’est pas certain que le Conseil de l’Europe en accorde beaucoup plus.

Pour obtenir à nouveau ce diplôme, il est nécessaire d’accélérer une prise de décisions qui fera forcément des mécontents, notamment chez les loueurs de bateaux, les bateliers et les plaisanciers. Mais protéger la biodiversité, la richesse environnementale et la beauté de Scandola passera, forcément, par un encadrement ferme de certaines professions et par l’établissement de quota de visiteurs dans certains endroits, voir des zones interdites. Ce sera un prix modique à payer pour léguer un lieu toujours aussi magique aux générations futures.