Jeudi 5 février 2026

Interview : Frédéric Alpozzo, délégué CGT à Corsica Linea a échangé avec nous en début d'après-midi.

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Au quatrième jour de grève de la CGT des marins de Corsica Linea et de La Méridionale, Frédéric Alpozzo, délégué CGT à Corsica Linea, a échangé avec nous en début d'après-midi, au sujet de leurs revendications et de l’avancée des discussions avec les élus.
En six mois, on a perdu l’équivalent de 10 millions d’euros.
Alors je vous laisse imaginer sur un an… 

Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea, nous a accordé une interview au téléphone ce jeudi 5 Février en après midi, une contre-proposition semble avoir été entendue, selon notre interviewé : "on attend un écrit de leur part, qui permette de sécuriser et garantir ce positionnement sur l’Afrique du Nord."

Interview :

Journaliste :
Alors dans un premier temps, est-ce que vous pourriez nous récapituler la situation qui a commencé le 2 février ?

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Depuis le 2 février, on est en grève de jour en jour, aussi bien chez Corsica Linea que chez La Méridionale, puisque l’emploi des marins des deux compagnies en Corse et sur le continent est menacé, à cause de la concurrence déloyale internationale.

    Sur les lignes entre l’Algérie et la France, dont dépendent les résultats économiques de Corsica Linea et de La Méridionale, aujourd’hui, plutôt que de mettre deux navires à l’arrêt avec un plan social, il serait possible de travailler ensemble.
    Est-ce qu’il n’y a pas une solution pour faire barrage à GNV au port de Sète sur l’Algérie, et permettre de maintenir l’emploi aussi bien en Corse que sur le continent ?

    De la même façon, il faut savoir que Corsica Linea, qui a commandé ce bateau neuf au GNL pour la Corse, dépend des résultats de l’Algérie pour pouvoir payer ses deux navires. Dès 2026, sa desserte serait déficitaire à cause de la concurrence de GNV sur l’Algérie.

    En six mois, on a perdu l’équivalent de 10 millions d’euros.
    Alors je vous laisse imaginer sur un an… 

Journaliste : Qu’est-ce que vous souhaitez concrètement pour arrêter ce mouvement de grève ?

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Il y a une solution : que les deux compagnies arrêtent de se faire concurrence comme elles l’ont fait depuis le début sur la Corse, et qu’elles acceptent de travailler ensemble sur l’Afrique du Nord.
    Il faut déposer un programme commun supplémentaire sur l’Algérie, en partenariat, comme cela fonctionne bien avec Corsica Linea.

    On a transmis cela en préfecture : il existe des accords de coopération entre les deux pays, et sur des lignes régulières, seules les compagnies de ces pays devraient pouvoir opérer.
    Il faut aussi une répartition juste des ports à desservir, dans l’intérêt des voyageurs.
    Aujourd’hui, des compagnies comme GNV desservent les mêmes ports au même moment pour mettre à terre nos compagnies.

Journaliste : Est-ce que vous avez réussi à avoir quelqu’un qui puisse agir ? Est-ce que vous avez eu des retours ?

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Malheureusement, ce matin encore, nos dirigeants ont été divisés, au péril des emplois dans les deux compagnies.
    La réunion en préfecture a permis au moins de faire une contre-proposition qui semble avoir été entendue.
    Maintenant, on attend un écrit de leur part, qui permette de sécuriser et garantir ce positionnement sur l’Afrique du Nord.

    Deuxième volet : on a abordé fortement la question de la taxe carbone.
    Ce qui est ubuesque, c’est de devoir payer cette taxe pour la population en Corse et sur le continent qui se déplace toute l’année pour se rendre en Corse, mais aussi pour le transport de marchandises.

    Étant donné qu’il n’y a pas de rail sur une île et qu’il n’existe pas de transport maritime décarboné à 100 %, ce n’est pas normal qu’une taxe carbone s’applique à un service public.

    Pour la partie touristique, notre proposition est de réguler les obligations de service public, pour avoir moins de surcapacité et moins de surtourisme en période estivale.
    Et ainsi obtenir une exemption totale de la taxe carbone.

    Ce principe du « pollueur-payeur » pénalise la desserte touristique. On a vu qu’il y avait une dérogation pour la Corse, et dans ce cadre-là, il faut aller au bout.

    Il ne s’agit pas de dire « toujours plus de low-cost » et « toujours plus de pollution ».
    Il s’agit de dire : on régule. La régulation serait bien plus efficace que cette taxe carbone, qui risque de mettre à terre les compagnies délégataires du service public.

    Et au contraire, cela encourage la tentation du tourisme de masse, avec une taxe carbone reversée à la Corse.
    Ce n’est pas sain : ça permet à l’État de se désengager.

Journaliste : Ça fait quand même quelques semaines, voire quelques mois que vous essayez de faire passer le message et qu’il n’y a toujours pas de réponse.

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Oui, ça fait même deux ans. Sur le sujet de l’Afrique du Nord, on a vu arriver les velléités de GNV sur le port de Sète.
    On avait mis en garde Corsica Linea et La Méridionale. Il y avait déjà un accord entre les deux compagnies pour déposer des horaires ensemble.

    Une fois de plus, les actionnaires ont fait le choix de se faire la guerre, et de perdre beaucoup plus d’argent sur le Maroc, là où il n’y avait pas besoin.
    Il faut savoir que sur l’Algérie, par exemple, il y avait déjà GNV qui s’installait.
    Il y a eu des choix à contre-courant faits par La Méridionale, contre les élus CGT.
    Aujourd’hui, il serait grand temps de travailler ensemble pour sauver l’emploi en Corse et sur le continent, avec toute une filière, et aussi les écoles maritimes.

    On voit bien qu’il y a un système libéral qui casse l’emploi, encourage la pollution et instaure un modèle de transport low-cost.

Journaliste :
Et est-ce que vous avez une idée de la suite du mouvement ? Je pense aux passagers qui ont prévu des voyages. Est-ce que vous avez un message pour eux ?

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Déjà, on est désolés. Mais comme on est menacés de perdre nos emplois, on n’a pas trop le choix.
    Malheureusement, la stratégie du gouvernement et des actionnaires, c’est le pourrissement, pour opposer la population aux travailleurs.
    On espère que dans les jours prochains, on aura de bonnes réponses, afin de débloquer le conflit et travailler dans la sérénité avec l’Assemblée de Corse et toutes les parties prenantes.
    L’objectif est une future régulation de la desserte qui permette de sécuriser le service public et d’avoir les meilleures retombées économiques et sociales en Corse.

Journaliste :
Donc la discussion est ouverte, vous attendez un retour écrit ?

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Oui, c’est ça. On attend un retour écrit à la fois des dirigeants sur le programme commun, et à la fois de l’État et des régions, pour mettre en place un calendrier de réunions.
    Il faut travailler sur l’urgence du programme à retenir sur le port de Sète avec l’Algérie, et aussi sur le volet régulation de la desserte et ETS.
    Pour la Corse, dans le cadre du service public, cette taxe est totalement anormale. À mon avis, il y a même une action juridique à mener, sur l’aspect constitutionnel.
    Au titre de l’égalité de traitement des citoyens, ce n’est pas possible. La Corse est une collectivité à statut particulier.

Journaliste :
Et les lignes aériennes , sont-elles détaxés ?

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Non, je ne crois pas. Ils ont la même problématique sur la partie service public. Logiquement, il ne devrait pas y avoir cette taxe carbone non plus.

    D’autant que dans l’aérien, il y a déjà une taxe supplémentaire.
    Autant pour Corsica que pour Air France, ce n’est pas normal, puisqu’on parle de liaisons annuelles dans un cadre de service public.

Journaliste :
Est-ce que vous voulez rajouter quelque chose ?

  • Frédéric Alpozzo, délégué CGT à la Corsica Linea :
    Oui. Il faut rappeler que le pavillon international, c’est zéro droit social pour les salariés.
    Ils sont embauchés de façon précaire, via des sociétés de main-d’œuvre temporaire dans différents pays.
    On prend beaucoup de gens des pays de l’Est pour les payer à des salaires bien inférieurs au SMIC.
    Soit on fait respecter la législation française pour toutes les compagnies sur ces lignes, soit on régule et on empêche ça.
    Sinon, forcément, il y aura des conséquences : pertes d’emplois en Corse et sur le continent.

 

crédit photo : https://lemarin.ouest-france.fr/shipping/la-meridionale-la-cgt-veut-une-solution-pour-les-trois-bateaux-bc093a9a-1231-4a76-a513-f4cfedc0e89b