Territoriales 2021 : Et maintenant ?
58,9 % de participation, près de 70% de votes nationalistes.
Un score jamais atteint en Europe occidentale pour des autonomistes, indépendantistes.
Des élections à la croisée des chemins pour cette nouvelle assemblée unique qui a vu la fièvre nationaliste confirmer l’essai et s’imposer plus forte que jamais pour les 7 prochaines années.
Occasion donc de revenir sur cette campagne, ses résultats et ses perspectives.
« C’est assez simple, il y a quatre listes et il y a deux grands gagnants et des perdants »
Pour Andria Fazi, c’est le signe d'un basculement vers un nouveau type de système politique, avec des partis traditionnellement attachés à la république française, mais qui ne remettent pas en cause le lien à la République française, qui se trouve en quelque sorte ringardisé et qui ne parviennent plus à mobiliser l'électorat.
« Laurent Marcangeli a tous les opposants au nationalisme qui se retrouvent dans ses 32 %. C'est quand même assez peu lorsqu'on regarde les résultats d’il y a à peine 10 ans. »
Si le politologue admet volontiers un basculement de l’électorat, il est plus précautionneux quant à l’intégrité idéologique de cette transition. « Finalement, il y a trente ans, il y avait déjà des gens qui votaient nationaliste par sympathie, parce qu'ils avaient un ami, un cousin, qui était sur une liste nationaliste. ». On peut donc basculer vers le vote nationaliste par opportunisme mais aussi par simple sympathie.
Outre le score et la répartition des sièges, sur le plan des idées et du poids politique, à la fin de ce second tour des listes se sont retrouvées renforcées et d’autres affaiblies. « C'est assez simple, il y a quatre listes et il y a deux grands gagnants et des perdants […] Les grands gagnants sont évidemment Gilles Simeoni et Paul-Félix Benedetti. »
Car, oui, après des guerres intestines, Gilles Simeoni se retrouve de nouveau vainqueur et à la majorité absolue, seul.
Quant à Paul-Félix Benedetti, il passe de nouveau les portes de l’assemblée de Corse, fort de 12 % des voix, lui aussi seul, après un long chemin de Damas de 6 ans.
Au sujet de cette victoire en cavalier seul, Andria Fazi revient sur la majorité absolue de Gilles Simeoni et son éventuel choix de ne pas composer avec d’autres nationalistes, choix qui pour beaucoup s’annonce comme 7 ans de solitude.
« C'est un choix qui n'était pas évident et a été motivé aussi par cette majorité absolue qui n'était pas forcément attendue. Un choix où l’on peut trouver du bien en termes de cohérence et de loyauté, qui seront totalement assurées, mais aussi du moins bien en matière de représentativité dans le cadre d'éventuelles négociations avec le gouvernement français à l'avenir. Gilles Simeoni a les mains libres et, bien évidemment, s'il ne réussit pas le jugement du peuple n'en sera que plus impitoyable. »
Immédiatement démontrer sa capacité à résoudre les problèmes de politique
Maintenant que le pouvoir a été obtenu par cette majorité renouvelée, le cap est clair et ne demeurera pas très différents de ce qui a pu être fait durant ces 6 dernières années, Gilles Simeoni a donc des défis urgents et immédiats à relever. Dans ce cadre, son agenda est bien rempli et l’on peut déjà y voir d’importants rendez-vous.
« Les rendez-vous importants, c'est, je crois, immédiatement démontrer la capacité à résoudre les problèmes de politiques publiques qui n'ont pas été dissimulés, y compris par Gilles Simeoni lui-même durant la campagne, par exemple par rapport aux déchets. Il faudrait donner très vite une nouvelle impulsion, au moins sur un ou deux aspects. Cela donnerait le sentiment d'enclencher une nouvelle étape, ce qui serait tout à fait souhaitable de leur point de vue et probablement du point de vue des Corses aussi. Et bien entendu, essayer de tresser les fils du dialogue avec le gouvernement, même si on ne peut pas véritablement croire en une avancée majeure avant les élections présidentielles et législatives de 2022. »
« Il ne faut pas attendre du gouvernement français qu’il prenne facilement des risques politiques par rapport à la Corse »
Au sujet du dialogue avec l’Etat, la trajectoire nationaliste s’est heurtée de plein fouet avec la Macronie. Une force irrésistible qui rencontre un objet inamovible. Des relations tendues donc entre les nationalistes et le gouvernement français. Personne n’a oublié l’image de l’exécutif de la collectivité de Corse fouillé par le service de sécurité du Président. Ces 70 % pourront-ils faire évoluer le rapport de force avec l’Etat ?
« Il y a toutes les chances que ça parvienne à convaincre un peu plus que les revendications nationalistes ont quelque chose de naturel et de légitime, en particulier en ce qui concerne l'autonomie que la République française pratique déjà sans aucun problème dans ses lointains outre-mer. Or, évidemment, la Corse se situe à moins de 200 kilomètres du continent, ce qui fait qu’il est plus difficile à la République française d'envisager des exceptions à ses principes unitaires, car ce sont bien des exceptions à ces principes que demandent les nationalistes. En tout cas, je ne crois pas qu'on puisse nier indéfiniment le résultat des urnes. Cela pourrait avoir de graves conséquences. »
Si l’enjeu des urnes est pour ainsi dire localement remporté, le grand défi demeure celui de l’opinion publique à l’échelle hexagonale. Le statut quo se prolongera probablement tant qu’une majorité de français sera hostile à ce que l’on touche aux principes fondateurs de la République en Corse. C’est ce qu’indique l’histoire récente.
« Sans une évolution de l’opinion, les gouvernements auront du mal à prendre des risques politiques avec la Corse. Le dernier qui a pris de vrais risques politiques n’est pas Nicolas Sarkozy mais Lionel Jospin, et ça lui a probablement fait perdre la présidentielle avec le départ de Jean-Pierre Chevènement, la candidature de ce dernier et son éviction du second tour. »
Jean Colonna